
Le Hadj de la honte
À l’entame de ce mois saint, temps de silence intérieur, de retour à l’essentiel et de vérité devant Dieu, il devient difficile de se taire. Car ce qui devrait être l’un des actes les plus purs de la foi musulmane, le Hadj, est aujourd’hui traversé par une dérive profonde, douloureuse et troublante.
Je suis tombé récemment sur le cri d’alerte d’une responsable d’agence de Hadj. Une voix lucide, ferme, sans détour. Elle affirme que le Hadj, cinquième pilier de l’islam, est devenu un produit de luxe. Un marché structuré. Un business parfaitement huilé, au détriment de l’esprit même du pèlerinage.
Elle décrit une réalité que beaucoup vivent sans oser la dire. Aujourd’hui, accomplir le Hadj n’est plus seulement une épreuve spirituelle, c’est une épreuve financière. Les coûts ont atteint des sommets. Là où, il y a encore quelques années, on pouvait s’y rendre pour 1 500 ou 3 000 euros, il faut désormais compter près de 8 000 euros, parfois davantage. Chaque année, les prix augmentent. Et chaque année, les plus modestes s’éloignent un peu plus.
Autour de la Kaaba, symbole du dépouillement absolu, se dressent désormais d’immenses tours, des centres commerciaux, des enseignes de grandes marques. Là où le pèlerin venait nu de tout sauf de sa foi, on lui propose aujourd’hui des packages, des hôtels gigantesques, des prestations luxueuses. Le Hadj, autrefois acte d’humilité et d’égalité, est devenu une démonstration de richesse.
Certains diront que des investissements considérables ont été réalisés pour accueillir des millions de fidèles, pour sécuriser, organiser et rendre le Hadj plus praticable. Cela est vrai, et nul ne le conteste. Le monde entier converge vers La Mecque. Mais fallait-il pour autant transformer ce pilier de l’islam en outil économique ? Fallait-il faire du sacré une rente ?
Ce qui trouble davantage encore, c’est l’organisation du système. Officiellement, les agences sont en première ligne. Ce sont elles que l’on accuse, que l’on expose. Mais en réalité, tout est centralisé, verrouillé, décidé en amont. Les prix sont fixés, les quotas imposés, les règles strictement contrôlées. Les agences deviennent parfois de simples exécutantes, livrées à la colère des pèlerins, pendant que les véritables décideurs demeurent à distance.
Ainsi, le cinquième pilier de l’islam devient progressivement inaccessible aux musulmans modestes. Or, lorsque l’islam évoque la condition des “moyens”, il s’agissait autrefois de la capacité à voyager, de la distance à parcourir, de l’effort physique et logistique à fournir. Il ne s’agissait pas de réserver le Hadj à une élite financière.
La Kaaba n’a pas besoin d’hôtels gigantesques. Elle n’a pas besoin de démonstrations de puissance ou de richesse. Ce que le croyant recherche, c’est le tawaf, l’invocation, la proximité avec Dieu, dans la simplicité et l’égalité.
Lorsque la croyance au sein de la oumma est altérée, alors la porte est grande ouverte aux injustices. Aujourd’hui, des voix s’élèvent pour appeler au boycott de la Omra et du Hadj. La colère est compréhensible. Mais abandonner ces lieux serait une erreur. Déserter, ce serait laisser le terrain. Et c’est précisément ce que certains souhaiteraient.
La Kaaba n’appartient pas à un gouvernement. La Mecque et Médine n’appartiennent pas à des dirigeants. Elles appartiennent à Allah, et à la oumma tout entière, sans distinction.
La véritable résistance ne viendra pas de la politique. Elle viendra de la conscience. Un musulman ignorant est manipulable. Un musulman éclairé devient une force. J’ai l’intime conviction que c’est en se tenant par millions devant la Kaaba, en invoquant Allah avec sincérité, en demandant la purification de ces terres saintes de toute corruption, que ce combat spirituel sera gagné.
Il appartient aussi à nos États de porter ces revendications avec courage, afin de redonner au Hadj sa dimension première : celle d’un pilier de l’islam, accessible, universel et juste.
Le Hadj ne doit pas être un luxe. Il doit rester un acte de foi.
Et en ce début de mois béni, puisse Allah purifier nos intentions, adoucir nos cœurs et éclairer nos consciences.
Puisse-t-Il accepter notre jeûne, nos prières et nos invocations.
Puisse-t-Il redonner au Hadj sa noblesse, à la oumma son unité, et à ces terres saintes leur pureté originelle.
Ramadan Moubarak à toutes et à tous.
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Fiston Cheick Camara - F2C -
Consultant en finance et en transformation digitale.
Paris, France
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