
Nos villes doivent redevenir des centres de gouvernement
Il y a des débats qui paraissent secondaires, alors qu’ils touchent au cœur même de l’État. La manière dont un pays administre ses régions, ses préfectures, ses communes et ses sous-préfectures fait partie de ces sujets. En Guinée, nous avons souvent regardé le pouvoir par le sommet. Nous avons observé les présidents, les gouvernements, les transitions, les ministres. Mais la vraie vie de l’État se joue aussi ailleurs. Elle se joue dans les villes, dans les localités, dans les territoires où vivent les citoyens, où s’exercent l’autorité publique, la coordination des services, la gestion des tensions et la conduite du développement local.
Depuis l’avènement de la Deuxième République, après la prise du pouvoir par l’armée à la fin du premier régime, notre pays a connu une forte présence des corps militaires dans l’administration de l’État. Des préfets, gouverneurs, sous-préfets, ministres et ambassadeurs ont été choisis dans les rangs de l’armée. À l’époque, cette orientation s’est imposée dans un contexte politique particulier. Beaucoup l’ont acceptée sans toujours disposer du recul nécessaire pour en mesurer les effets sur la durée.
Avec le temps, les limites de cette méthode sont apparues. Il ne s’agit pas ici de nier le rôle historique de notre armée. Elle a été une armée républicaine. Elle a compté dans la construction nationale. Elle a aidé à l’émancipation de plusieurs États africains au début des indépendances. Elle mérite notre respect. Mais administrer un territoire ne relève pas de la même logique que sécuriser un espace ou commander une troupe. Une ville, une préfecture ou une région ne se gèrent pas par la seule autorité. Elles se gouvernent avec des compétences administratives, une culture de la coordination, une maîtrise du droit, un sens du dialogue et une connaissance fine des réalités locales.
C’est pourquoi la migration progressive des civils dans l’appareil de l’État a constitué une évolution importante. Et la dernière transition a, sur ce point, marqué une rupture appréciable. Pour une fois, nous avons vu émerger un gouvernement largement composé de cadres civils, souvent jeunes. Cette orientation a donné un signal utile. Elle a montré qu’un État moderne ne tient pas uniquement par la force ou la discipline. Il tient aussi par la compétence, par la méthode et par la qualité des femmes et des hommes chargés d’administrer.
Cette réflexion doit aujourd’hui aller plus loin. Elle doit toucher le cœur du pays. Nos villes sont des entités complexes. Elles concentrent en miniature presque tous les problèmes de la nation. Les questions de sécurité, d’urbanisation, d’état civil, de foncier, de salubrité, d’activité économique, de jeunesse, de cohésion sociale, de frontière, de mine et de service public s’y croisent chaque jour. Dans nos préfectures se retrouvent les représentants de plusieurs ministères. Le préfet doit coordonner leurs actions. Il doit arbitrer, prévenir les crises, suivre les politiques publiques et maintenir la présence de l’État sur le terrain. Être préfet, ce n’est pas occuper un poste honorifique. C’est exercer une fonction de haut niveau.
C’est là que se situe, selon moi, l’un des points faibles de notre gouvernance. Il faut le dire avec calme, sans mépris pour les responsables en place. Ce n’est pas une attaque contre les préfets actuels. Ce n’est pas un procès contre l’armée. C’est un constat sur le besoin d’efficacité. Je voudrais souhaiter de tout mon cœur être compris sur ce point. Mon propos n’est pas de disqualifier des hommes. Mon propos est d’ouvrir une réflexion utile sur l’organisation de l’État et sur la qualité de notre gouvernance territoriale.
La Guinée doit revoir sérieusement la manière dont elle administre ses territoires. Nos villes, nos préfectures et nos régions doivent être confiées d’abord à des cadres administratifs formés, rompus à la gestion publique, capables de coordonner les services de l’État et de comprendre la complexité des collectivités.
Je reste convaincu qu’il peut exister des exceptions. Dans certaines sous-préfectures proches des frontières, dans certaines zones minières sensibles ou dans des espaces où l’enjeu sécuritaire domine, l’État peut faire appel à des profils issus des corps militaires. Mais cela doit répondre à une nécessité précise. Et surtout, ces responsables doivent être formés aux réalités de l’administration territoriale. Un officier appelé à gérer une sous-préfecture doit apprendre la gestion des collectivités, le droit administratif, la médiation locale, la coordination civile et les mécanismes du service public. L’uniforme ne remplace pas la formation.
Pour le reste, nos grandes villes, nos préfectures et nos régions doivent être administrées par des hauts fonctionnaires qualifiés. Confier ces responsabilités à des cadres administratifs formés permettrait de renforcer la continuité de l’État, d’améliorer la coordination entre les services déconcentrés, de mieux articuler l’action de l’administration avec celle des élus locaux, et de professionnaliser la gestion des crises territoriales. Une préfecture bien dirigée rend l’État plus crédible. Une région bien conduite donne de la force à l’action publique. Une ville bien administrée réduit les désordres et redonne confiance aux citoyens.
Il faut aussi avoir l’honnêteté de reconnaître une autre réalité. Le premier régime, celui qui a accompagné notre indépendance, avait compris l’importance stratégique de la fonction de gouverneur. Le gouverneur y incarnait une autorité réelle, une direction, une capacité d’impulsion. Aujourd’hui, cette fonction a perdu de sa force. Le gouverneur ne doit pas être une silhouette administrative. Il doit redevenir un chef territorial au sens noble du terme, un coordonnateur fort, un animateur de l’action régionale, un représentant de l’État capable de donner une ligne et d’exiger des résultats.
J’irai même plus loin. Il est temps de faire de nos régions, c’est-à-dire de nos capitales régionales, de vrais centres de commandement administratif et de pilotage public. La fonction de gouverneur doit être rehaussée. Dans notre organisation future, les gouverneurs devraient avoir rang de ministre. Ils pourraient exercer, à l’échelle de leur région, des fonctions de ministres délégués, afin de reprendre au niveau territorial une partie des fonctions centrales de l’État. Cette évolution donnerait plus de poids à l’action régionale. Elle rapprocherait la décision du terrain. Elle accélérerait le traitement des dossiers. Elle permettrait aussi de mieux coordonner les services déconcentrés, de renforcer l’autorité de l’État dans les régions et d’ancrer plus fermement l’action publique dans les réalités locales.
Une telle réforme aurait un mérite clair. Elle corrigerait l’excès de centralisation qui ralentit souvent notre administration. Trop de décisions remontent à Conakry. Trop d’arbitrages attendent au sommet. Trop de territoires vivent dans l’attente. En donnant aux gouverneurs un rang politique et administratif plus élevé, l’État gagnerait en réactivité, en cohérence et en efficacité.
Mais cette réforme ne tiendra pas sans un investissement sérieux dans la formation. La Guinée doit se donner les moyens de former ses administrateurs territoriaux sans tomber dans le piège des grands projets immobiliers coûteux, mal calibrés, puis sous-utilisés. Toute l’intelligence doit résider dans notre capacité d’organisation et dans notre recherche d’efficacité. Il n’est pas nécessaire de bâtir de nouveaux ensembles administratifs à grands frais pour lancer cette ambition. Nos universités disposent déjà d’espaces, d’enseignants, de filières et d’un socle académique sur lequel il est possible de s’appuyer.
C’est pourquoi je propose la mise en place, au sein de une ou deux de nos universités, d’écoles spécialisées adossées aux structures existantes. Cette option serait plus sobre, plus rapide et plus cohérente avec nos moyens. Elle permettrait d’ouvrir des parcours de qualité sans engager l’État dans des dépenses lourdes de construction. L’enjeu n’est pas de bâtir des murs. L’enjeu est de bâtir des compétences.
Ces écoles pourraient être organisées autour de trois voies complémentaires. D’abord, des filières longues. Ensuite, des filières courtes. Enfin, la formation continue. Pour les filières longues, deux grandes orientations pourraient voir le jour. Une filière de type ENA, consacrée à l’administration publique, à la gestion territoriale, au droit public et à la conduite de l’État. Une filière de type Sciences Po, tournée vers l’action publique, les politiques publiques, les relations institutionnelles, la gouvernance, l’économie publique et les sciences sociales appliquées à l’État.
L’accès à ces filières longues pourrait se faire par concours après deux années d’études supérieures dans des parcours classiques comme le droit, l’économie, la gestion, le commerce ou les sciences sociales. Les étudiants admis suivraient ensuite trois années de formation exigeante, sanctionnées par un diplôme de haut niveau. Ce modèle aurait un double avantage. Il garantirait une sélection fondée sur le mérite. Il donnerait aussi aux futurs cadres un socle général solide avant leur spécialisation.
À côté de ces filières longues, des filières courtes devraient être ouvertes pour répondre à des besoins immédiats. Elles viseraient les cadres de l’État, les fonctionnaires, les agents des collectivités, mais aussi certains profils du secteur privé appelés à travailler avec l’administration publique, les projets territoriaux, les industries minières, les concessions de services publics ou les institutions locales. Ces parcours courts devraient être ciblés, pratiques et directement liés aux réalités du terrain.
La formation continue, elle, doit devenir un pilier. Un administrateur ne cesse jamais d’apprendre. Les textes évoluent. Les outils changent. Les crises prennent de nouvelles formes. Les attentes des citoyens montent. Il faut donc recycler régulièrement les préfets, les sous-préfets, les gouverneurs, les secrétaires généraux, les cadres des collectivités et les responsables territoriaux. Le pays a besoin de fonctionnaires qui apprennent tout au long de leur carrière, et non de cadres installés une fois pour toutes dans un savoir figé.
Ces formations devraient porter sur des matières directement utiles à la conduite des territoires. Le droit administratif, la décentralisation, les finances locales, le foncier, la police administrative, la gestion des conflits, la médiation communautaire, la coordination interministérielle, la gestion des crises, les enjeux frontaliers, la gouvernance minière, l’aménagement urbain, l’état civil, la planification locale, le pilotage de la performance publique et les outils numériques de l’administration.
Former les hommes et les femmes du territoire, voilà le vrai chantier. On ne bâtit pas un État solide avec l’improvisation. On ne gouverne pas durablement les villes avec des nominations de circonstance. On ne tient pas une préfecture complexe avec la seule logique de commandement. Il faut une doctrine claire. Il faut des critères de compétence. Il faut des parcours de formation. Il faut des profils adaptés aux réalités des territoires.
La Guinée ne renforcera pas son État en regardant uniquement Conakry. Elle le renforcera en restaurant l’autorité administrative dans les régions, en professionnalisant la fonction préfectorale, en redonnant du poids à la fonction de gouverneur et en confiant la gestion des villes à des administrateurs préparés pour cela. Gouverner un pays, ce n’est pas tenir le sommet. C’est tenir le territoire. Et tenir le territoire exige autre chose que la présence. Cela exige la compétence.
Au fond, il faut aussi clarifier notre culture de nomination. Les fonctions administratives territoriales doivent être perçues comme des postes à compétence, non comme des postes à récompense. Un préfet, un gouverneur, un sous-préfet, un grand commis de l’État ne doivent pas être choisis pour solder des fidélités, calmer des réseaux ou distribuer des privilèges. Ils doivent être choisis pour servir, organiser, coordonner et produire des résultats.
Il en va de même, à un autre niveau, pour les fonctions ministérielles. Ce sont des fonctions politiques. Elles ont vocation à être confiées à des femmes et à des hommes qui ont porté les idées, la ligne et le projet du pouvoir en place. Cela relève de la logique démocratique. Mais là aussi, un minimum de compétence politique et technique doit rester la règle. Car on ne dirige pas un ministère comme on reçoit une distinction.
C’est à ce prix que l’État retrouvera sa force, sa cohérence et sa dignité. Et c’est à ce prix aussi que nos territoires cesseront d’être des espaces d’attente pour redevenir des lieux d’ordre, d’action et de gouvernement.

Fiston Cheick Camara - F2C -
Consultant en finance et en transformation digitale.
Paris, France
Commentaires 1
Les guinéens sont a critiquer. Ils regarde le pouvoir par le sommet comme s'ils regardait la TV et des stars.
Ils doivent regarder autour deux, les juger et les critiquer le cas échéant